Pour une entraide queer
S’en sortir ensemble, dans tous les futurs possibles
Malgré la diversité de nos apparences et de nos conditions de vie, nous avons en commun ceci :
La société dite « normale » nous voit comme à part, d’une manière ou d’une autre. Certain·e·s sont pour le moment plus ou moins tolérables, grâce à leur « normalité » sur d’autres axes (non-racialisation, pas pauvre, valide, etc.), mais il y une hostilité persistante. Et surtout, une masse impressionnante de négligence et d’exclusion, que la conscience collective ne veut pas voir comme violence car elle n’est pas directement hostile.
Lesbiennes, trans masculins, non-binaires, gays, pansexuel·les, femmes trans ; qui passent ou ne passent pas ; avec ou sans famille ; racisé·es ou blanc·he·s ; valides ou handi ; nous avons en commun d’être en rapport constant avec une unique structure, celle d’un patriarcat transphobe et hétéronormatif, qui veut tout trier, tout simplifier, tout écraser.
Nous avons chacun·e un point de vue différent dessus, et des positions différentes dans la société qu’il contribue à générer. Si nous pouvions croiser nos points de vues, échanger des efforts selon nos capacités et nos besoins, sans attendre qui que ce soit, nous pourrions apprendre et construire bien des choses.
En fait, et si on allait plus loin ? On sait — à peu près — se soutenir entre proches, mais encore faut-il avoir des proches, et les bons. Peut-être devrions-nous sortir de temps en temps de ce cocon pour faire preuve de solidarité envers des inconnu·e·s qui sont ou pourraient aussi subir des LGBTphobies. Peut-être même que cela pourrait nous permettre de résister.
Échanger du temps
On a l’habitude d’échanger des biens et des services contre de l’argent. Parfois, on a accès à un outil de production (un local, des connaissances, des outils, des autorisations, des habitudes) qui nous permettent en plus de « gagner » de l’argent.
Derrière cela cependant, il ne s’agit jamais que de personnes qui passent du temps sur quelque chose. On peut passer du temps à récolter des plantes médicinales, ou à piloter une machine-outil pour faire des pièces auto, ou à soutenir moralement une personne, ou à écrire un poème.
Le problème de l’argent, c’est qu’il ne reflète pas fidèlement le temps investi. Déjà, selon la tête qu’on a, on va en avoir plus ou moins, pour le même type de travail. Ou alors, sans accès à des outils dits compétitifs, on ne pourra pas vendre ce qu’on fait avec un prix assez élevé pour pouvoir juste s’acheter à manger. Sans parler des propriétaires qui veulent un loyer, et tout ça.
Et si on échangeait directement notre temps ?
Pas besoin de faire des choses extraordinaires forcément. Ça peut être de prêter un outil. De donner une information. De faire des retours constructifs sur un travail. De soutenir quelqu’un. D’être là au bon moment.
Cette idée, c’est l’entraide. Il ne s’agit surtout pas de charité, avec une personne qui donnerait généreusement à des gueux en permanence dans le besoin. L’entraide c’est aussi très différent de l’état d’esprit des services publics ou de celui de la plupart des associations.
L’entraide n’a pas besoin d’être immédiatement réciproque, et elle fonctionne encore mieux avec des réseaux étendus : je rends service à machin, qui va rendre service à bidule, et ainsi de suite.
Si on développait une telle pratique, avec une multitude de réseaux entremêlés, on pourrait faire plus facilement face aux lois injustes et aux gouvernements autoritaires.
Pour une entraide queer
Le mot « queer » sert utilement à désigner toute personne en porte-à-faux avec les normes de genre et de sexualité, et qui ne souhaite pas y adhérer pleinement. Il permet aussi d’indiquer qu’il y a là une possible base pour fabriquer de la solidarité. Car nous avons une connaissance incarnée de ce qu’est être queer, et cela peut servir à développer une attention à autrui et une sensibilité aux problèmes rencontrés par cet autrui.
Cela ne va pas de soi cependant. Il ne suffit pas d’être LGBT+ pour automatiquement avoir un tel état d’esprit. Il faut une prise de conscience et une réelle pratique.
En particulier, se fonder sur l’apparence et trier les gens sur sa base a la vie dure. Ce sont de très vieilles habitudes, qui nous sont inculquées dès la naissance. Il ne sert à rien de rester coincé·e sur de la culpabilité quand cela arrive : il faut en prendre conscience et agir différemment, mieux.
Sur la base de l’apparence et des comportements, on va aussi classer autrui dans des grandes cases aux limites inflexibles : c’est complètement l’opposé de la solidarité, car la réalité est toujours plus compliquée que des catégories schématiques. On risque alors de refuser d’aider ou même d’écouter une personne qui n’est pas assez trans, pas assez ou trop sexuelle, pas assez ou trop attirante, pas assez ou trop handi, pas assez pauvre ou riche, etc. Et c’est bel et bien ce qui arrive dans les milieux militants, sans parler du reste de la société ! C’est un poison qui détruit notre capacité à nous soutenir mutuellement.
Une entraide queer sérieuse se doit donc de dépasser cela. Ce ne sont pas des grandes déclarations en disant juste « intersectionnalité », « systémique » et « convergence des luttes » qui y arriveront. Il faut que ce soit une pratique vivante. Si on y arrive, alors on pourrait bien finir par fabriquer des réseaux d’entraide permettant de tenir le choc face à des gouvernements dangereux.
Voici quelques suggestions concrètes, fondées à la fois sur des expériences personnelles de première ou seconde main, et des connaissances théoriques :
- être solidaire même envers les personnes qu’on ne trouve pas baisables ;
- aider une personne de son réseau à réaliser une démarche administrative ;
- maintenir un contact en ligne, car tout le monde ne peut pas se déplacer : handicap, pas de voiture, distance…
- acheter en semi-gros de la nourriture sèche et partager entre plusieurs foyers ;
- aller parler, lors de divers rassemblements LGBT+, aux personnes qui semblent isolées, et honnêtement, pas comme charité faite à reculons ;
- transmettre ses compétences et savoirs : couture, cuisine, informatique…
- considérer que n’importe qui pourrait être queer : il n’y a pas d’uniforme obligatoire !
- s’assurer que dans les conflits et cas d’agression sexuelle tous les partis sont soutenus honnêtement.
Références
Trop pour tenir sur un tract de 2 pages. Voir : https://geqo.fr/biblio/
S’impliquer
Vous n’avez pas besoin d’attendre qui que ce soit pour démarrer ! Mais si vous cherchez à faire partie d’une organisation, ce tract a été écrit par le Groupe d’Entraide Queer Organisée (GEQO), pour le moment centré sur la Beauce et ses alentours. Pour y participer, suivez les instructions sur le site : https://geqo.fr/. Il y a aussi un e-mail : contact@geqo.fr.